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I’ve never seen a hero like me in a sci-fi – Une conversation entre Rajni Perera et Rihab Essayh

Date et heure
Mercredi 9 septembre 2020

I’ve never seen a hero like me in a sci-fi – Une conversation entre Rajni Perera et Rihab Essayh

Écrit par Rihab Essayh

Je viens d’emménager à Guelph en août dernier, et comme j’étais tout près, j’ai eu le plaisir d’interviewer Rajni Perera dans son studio à Toronto. Nous avons parlé de sa pratique, de la direction qu’elle prend en ces temps critiques, de nos intérêts communs et du travail présenté dans l’exposition RELATIONS: la diaspora et peinture à la Fondation PHI pour l’art contemporain à Montréal.

Rihab Essayh: Bonjour, Rajni, comment vas-tu?
Rajni Perera: Bonjour! Je vais bien, merci!

RE: Pour la petite histoire, la première fois que j’ai vu ton travail, c’était l’an dernier pendant Art Toronto (2019). J’ai vu ton exposition Traveller à la galerie Patel Brown (ou Patel Division à ce moment-là), et j’ai lu des textes que Negarra Kudumu avait écrits à ton sujet.
RP: Quoi? Tu as assisté à la causerie Traveller avec Negarra?

Vue d’exposition de Rajni Perera, Traveller à Patel Division Projects

RE: Oui!
RP: L’as-tu rencontrée?

RE: Oui!
RP: OH! Il n’y en a pas deux comme elle!

RE: C’est vrai. Elle était aussi éloquente que rayonnante… RP : Elle est magnifique et elle a une énergie incroyable!

RE: J’aime vraiment ça d’elle, et j'ai aimé la façon dont elle a traduit ton travail et l’a relié à des mythologies que je ne connaissais pas.
RP: C’est une érudite, elle possède un éventail impressionnant de connaissances que moi, comme artiste, je n’ai pas nécessairement toujours. Souvent, quand je crée, je suis une sorte de canal par lequel les choses passent. Il arrivait que Negarra voie quelque chose et me dise: «Pardon, tu connais ceci et ceci et cela?». C’est ce qui m’a été le plus précieux: de pouvoir échanger avec une savante comme elle. Et elle est très accessible, elle n’est pas élitiste. Pour elle, tout le monde a le droit d’apprendre, de prendre part à la grande tradition des œuvres mystiques, et elle a le don de présenter les choses pour qu’elles soient à la portée de tous.

RE: Je suis entièrement d’accord. Ses textes m’ont fait découvrir ton travail antérieur d’une manière très intime et bienveillante, c’était comme avoir une trace de différentes versions passées de toi sur papier.
RP: Oui, c’est très étrange et formidable à la fois.

RE: Parmi tes œuvres que j’ai découvertes grâce à ses textes et à ses recherches, il y a Afrika Galaktika, une série que tu as retirée de ton site Web après les récentes manifestations du mouvement Black Lives Matter. Peux-tu m’en dire un peu plus sur cette série?

Rajni Perera, I take a journey, you take a journey, we take a journey together (Mask 4), 2020; Ancestor 2 et Ancestor 1, 2019, RELATIONS: la diaspora et la peinture à la Fondation PHI.

RP: Quand j’ai fait cette œuvre, j’avais le sentiment que c’était la chose à faire, et la série a eu de fait beaucoup de succès. J’ai trouvé très gentil de la part de Curtis qu’il dise, pendant le panel: «Yo, quand tu faisais ce travail, personne d’autre ne le faisait, et j’espère que tu le sais, Rajni!» Mais le paysage politique change et il faut suivre le courant et s’adapter pour avancer. Souvent, ça veut dire se retirer d’une conversation où on n’a plus sa place. J’organise parfois des expositions; pour ce travail en particulier, j’aurais dû faire appel à des artistes noirs, mais je ne l’ai pas fait.

Oui, j’ai créé ces œuvres et elles font encore du bien dans le monde, mais je les ai retirées de mon site et de mes réseaux sociaux, même si les images sont encore visibles sur le Web et un peu partout. Je voulais qu’elles existent parce qu’il y a encore beaucoup de gens qui veulent les voir et qu’elles aident encore les personnes qui s’y reconnaissent, mais je ne veux pas qu’elles soient une intrusion dans la culture d’une autre personne. Ça semble quasi impossible, mais je souhaite qu’elles trouvent une place où elles seront détachées de moi tout en continuant de faire du bien.

RE: Je ne sais pas si elles pourront un jour être détachées de toi. Tu as dit que cette reconnaissance faisait maintenant partie du bagage de l’œuvre. Je pense que c’est bien.
RP: Ah, merci. Cette série, c’est cinq ans de ma vie.

RE: J’admire vraiment ta décision de la retirer de ton site. C’était la première fois que je voyais quelqu’un reconnaître que les artistes noirs, de couleur et autochtones sont souvent regroupés dans un seul et même groupe multiculturel. Le fait qu’on nous mette un peu tous dans le même panier, c’est un peu comme si ça nous autorisait à faire de l’appropriation culturelle. L’appropriation culturelle n’est pas l’apanage des Blancs. Pour moi, c’était admirable, et ça jette les bases d’un changement positif honorable et d’un mouvement de soutien entre groupes marginalisés. Ce geste a sa place et son importance. Ça me fait penser à une citation que j’adore. Connais-tu FKA Twigs
RP: FKA Twigs? J’adore son esthétique, et elle travaille avec Andrew Thomas Huang, un de mes artistes préférés.

RE: Je sais, je suis encore un peu fâchée de ne pas avoir pu le rencontrer!
RP: Ah bon, que s’est-il passé?

RE: Je devais présenter une installation artistique pour l’événement MASSIVart à l’AGO le printemps dernier, et il faisait partie des artistes. Mais l’événement a été annulé à cause de la pandémie.
RP: J’ai envie de pleurer!

RE: Eh bien, moi, j’ai pleuré quand ils ont annulé… enfin…
RP: Hmm...

RE: Donc, pour revenir à FKA Twigs, dans sa chanson Home with you, elle dit: I've never seen a hero like me in a sci-fi. [Je n’ai jamais vu de héros comme moi dans un film de science-fiction.] En tant que Marocaine qui a grandi dans le monde occidental et qui adore les films de science-fiction, je trouve cette phrase très parlante. Elle évoque un vide que ton travail comble.
RP:
Oh wow, il faut que j’écoute cette chanson!

RE: Donc, Afrika Galaktika avait et a encore sa place – pour moi, c’est comme l’œuvre précurseure de Traveller, sa première occurrence, une approche de la présentation de corps diasporiques féminins dans des œuvres de science-fiction. Pourrais-tu nous parler un peu de la série Traveller, dont une partie est présentée dans RELATIONS?

RP: Traveller a commencé par un tableau que j’ai peint pour l’exposition (m)Otherworld Creates and Destroys Itself, ma première exposition solo avec Daven Patel. Mes thèmes étaient l’armure, l’ornement et la protection du corps. Cette exposition était très science-fiction dans son ambiance, dans son élasticité. Pas tant dans une atmosphère de dystopie, mais plutôt dans une atmosphère d’hyperdimensionnalité. Quand je regardais les combinaisons qu’utilisent les agences spatiales européenne et américaine, considérant les dangers de l’espace et des voyages spatiaux, je me disais « d’abord, ces trucs sont horriblement laids – Pourquoi? Que s’est-il passé? ». J’avais en tête 2001: l’Odysée de l’espace, de Stanley Kubrick. Il y a une autre manière de voir les combinaisons spatiales, mais elles ne sont jamais vraiment renouvelées ou modernisées. J’en aurais beaucoup à dire sur le sujet!

RE: Mais vas-y!
RP: J’ai fait passablement de recherches sur les STIM (les disciplines des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques), et le secteur public est gravement sous-financé en Amérique du Nord. Malheureusement, c’est parce que l’armée a perdu son intérêt pour les sciences et les technologies de l’espace.

C’est normalement en temps de guerre qu’on débloque d’énormes sommes pour les voyages spatiaux, parce que les découvertes qui sont faites grâce aux technologies développées pour l’espace servent au perfectionnement technologique de la guerre. Comme il n’y a pas d’intérêt en ce moment à soutenir fondamentalement le développement des technologies militaires, la recherche spatiale est négligée. C’est triste, mais l’acquisition de ressources et le bellicisme semblent être les seules choses pouvant convaincre les gouvernements de soutenir le développement des technologies spatiales. Pas la quête de la paix ni la soif de découverte, qui est au cœur de la science elle-même.

Par ailleurs, les STIM sont détachées des arts depuis si longtemps, tout est si compartimenté. Par contraste, on a l’Institut SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence Institute), qui a ouvert une résidence pour artistes et nourrit les échanges. Que font la NASA et le Programme spatial canadien? Où sont les collaborations interdisciplinaires? Pourquoi ne demandent-ils pas à des artistes immigrants d’explorer les voyages spatiaux, ce que nous voulons tirer de cette quête et ce qu’une imagination critique pourrait apporter aux deux parties?

Ce détour me ramène aux affreuses combinaisons spatiales. Je suis influencée par ce que j’ai vu dans mon enfance : différents types de tissages, de teintures, de vêtements, de bijoux... J’étudie aussi beaucoup les tenues des populations tribales, les raisons de porter tel ou tel type d’armure, selon l’environnement, et pourquoi et comment ça fonctionne. Peut-être est-ce pour protéger les yeux du sable, si on se déplace dans le désert. Ou pour protéger la peau de l’humidité et des insectes.

Alors j’ai finalement plongé dans les thèmes de la mutation, de la culture et du changement. La science-fiction transpire la mutation. Et nous, les amateurs de science-fiction, on adore la mutation, parce que c’est une forme visible et extrême de transformation du corps humain qui peut être tellement belle. Dans le milieu scientifique, elle est toutefois vue et décrite comme une abomination. Si on ouvre son esprit et son imagination, on peut la voir comme les marguerites de Fukushima. Après l’accident nucléaire de Fukushima, des fleurs qui ont poussé dans de l’eau contaminée présentaient des cœurs multiples ou conjoints. Une plante qui change ainsi se transforme radicalement pour assurer une pollinisation plus efficace… j’essaie de comprendre pourquoi nous continuons de le voir comme quelque chose de négatif. Je réfléchis à des idées comme ça, je fais des parallèles avec les déplacements humains. Quels groupes se déplacent, quels types de cultures se mélangent? Quel est le résultat final? Qui gagne? Les Caucasiens/Européens, qui jouissent de leur privilège depuis des décennies? Ou des humains résilients qui ont la génétique nécessaire pour continuer d’avancer, même au-delà de l’effondrement environnemental? Quelle est leur apparence à ce stade? Comment s’habillent-ils? Où vont-ils et où aboutissent-ils? Ce sont les questions que pose Traveller.

RE: Il y a quelque chose de très séduisant dans la façon dont tu l’as rendu, les yeux auraient pu être plus arachnéens. La retenue et les choix artistiques reflètent les influences de la science-fiction. C’est une chose que la science-fiction fait bien: montrer les mutations comme des améliorations, comme positives pour l’être, plutôt que comme des déformations anormales.
RP: Oui, Cheryl a gentiment décrit mon travail comme de la «sensualité politisée». La manière dont l’idée est rendue est très importante pour moi. Je m’y attarde suffisamment longtemps pour que ce soit la charge que reçoit le visiteur. Ça ne peut pas être seulement l’idée, ou un type d’exécution. Comme tu vois, je vais vers la sculpture et diverses choses.

RE: Et ça transpire vraiment. Surtout dans les choix de tissus, comme plusieurs des brocarts, et des tissus qui semblent inspirés de productions de l’Asie du Sud. J’aimerais en savoir un peu plus sur ces choix. Au début de la pandémie, on avait un sentiment d’échec ou de temps gaspillé, mais rapidement on a vu un changement s’opérer, on s’est mis à utiliser notre temps pour développer de nouvelles habiletés comme le jardinage ou la confection de masques… Personnellement, je voulais m’améliorer en couture, apprendre comment faire des patrons et trouver des tissus et m’instruire sur les vêtements traditionnels. Ça a changé ma façon d’aborder ton travail, je le regardais davantage du point de vue de l’exécution. Je me suis beaucoup intéressée aux origines des tissus que tu as peints et à la place des reliques dans ton œuvre.
RP: Les reliques?

RE: Quand j’ai vu ton travail à Toronto l’automne dernier, j’ai trouvé qu’il y avait une grande recherche dans les vêtements, quand je regardais les tenues ancestrales, et dans les motifs et la finesse des bijoux. Je trouvais qu’ils devenaient presque des reliques de leur époque, qui portent et transforment leur sens.
RP: Oui, c’est très intéressant de voir avec quoi nous venons ici: un grand respect pour la confection de ce que nous portons pour nous protéger. Le tissu, pour nous, est tellement plus qu’un vêtement fonctionnel. Je possède une quantité énorme, envahissante de vêtements. Cette accumulation est une forme de vénération du tissu, du textile, du motif, etc. Je pense que c’est propre aux personnes qui se sont beaucoup déplacées. À plusieurs égards, Traveller est un prolongement de moi-même: je voyage beaucoup depuis que je suis toute petite. Nous n’avons jamais pu rester longtemps au même endroit, pour toutes sortes de raisons. Parce qu’il fallait nous mettre en sécurité ou encore nous tirer d’un mauvais pas, ce genre de choses. J’ai donc développé un respect de ces choses qui protègent le corps, les vêtements, la manière dont on s’exprime avec sa lignée et la manière dont on se sent dans le monde à travers le vêtement.

RE: Oui, dans les tableaux, il émane des vêtements une impression de protection, mais aussi quelque chose de princier, de par l’ornementation, les couleurs et les motifs.
RP: Oui, j’invente plusieurs des motifs, ou bien ce sont des variations de choses dont je me souviens. Je regarde beaucoup les teintes des tissus. Je ne sais pas si tu es déjà allée dans ce magasin de tissus – ah oui, tu couds…

RE: Oui, mon prochain arrêt aujourd’hui, c’est au magasin de tissus.
RP:
Chez Fabric Fabric?

RE: Non, je ne suis jamais allée à celui-là encore!
RP: C’est un énorme entrepôt! En tout cas, des magasins comme ça. Quand je voyage, j’essaie de voir ce qui se fait localement: les méthodes de fabrication de tissus employées et celles qui disparaissent. Au Sri Lanka, nous faisons beaucoup de tissage à la main, de tissu en rouleau, de cotons et de lins avec des motifs et des méthodes très précises. J’ai grandi en développant un respect de ce travail. Je crée donc mes propres motifs en fonction de toutes ces influences et recherches. Nous ne portons pas attention aux choses que nous mettons sur notre corps. Un vêtement qui a été très long à fabriquer… pour moi, c’est une sorte d’énergie sacrée qu’on met sur soi.

RE: Je suis d’accord avec toi. J’ai toujours été attirée par les tissus et les textures. Je suis la bizarroïde qui magasine ses vêtements avec les mains plutôt que les yeux.
RP: Voilà! Les vêtements servent à revêtir le corps. Ils vont être en contact constant avec le corps. Ce n’est pas une blague.

RE: J’ai toujours été ainsi. Et maintenant, parce que je commence ma maîtrise en beaux-arts, je me questionne: pourquoi cet intérêt soudain pour le tissu? Je m’intéresse donc à mon propre patrimoine culturel, parce que je ne l’ai jamais vraiment fait. Je m’en suis toujours dissociée pendant mon baccalauréat, parce que j’essayais tellement de ne pas être catégorisée comme une artiste diasporique.
RP: Je comprends, c’est ton droit le plus légitime!

RE: Je ne voulais pas être obligée de me limiter au patrimoine marocain. J’y plonge pour la première fois, j’étudie les tissus traditionnels d’Afrique du Nord et j’essaie de comprendre pourquoi ils sont comme ils sont. Par exemple, les tenues de mariage traditionnelles des Berbères comportent de nombreuses couches, en raison du statut économique associé au tissu, mais aussi pour protéger contre le sable et les particules, parce que c’est le désert.
RP: Complètement, c’est le désert.

RE: Ces nouvelles connaissances m’ont donc fait réfléchir à ton œuvre.
RP: Oui, c’est un bon mélange de vêtements de survie et de tenues de haute couture fantaisistes, le type de vêtements que j’ai vus dans mes voyages, et d’étoffes que j’ai eu l’honneur de toucher. Je réalise que c’est un privilège de pouvoir économiser et voyager pour voir toutes sortes de choses comme ça. J’ai tellement de chance de pouvoir le faire. Ça se reflète énormément dans mon travail, surtout quand j’ai l’occasion de parler d’un surhomme immigrant évolué.

RE: Cool! Je me tiens aussi au courant de ton travail récent sur Instagram, et j’aime vraiment la direction que tu prends en ce moment. Pour moi, c’est une suite logique de Traveller. Les deux œuvres que nous avons à la Fondation PHI montrent les personnages à l’intérieur. Maintenant, avec le papier marbré, on a l’impression d’être dehors et d’avoir une vue de cet état environnemental futuriste. On voit le vêtement en action, par contraste avec les poses plus statiques des œuvres que nous présentons.
RP: Oui, ils semblent plus figés, on leur a fait prendre la pose.

Rajni Perera, Storm, 2020
Rajni Perera, Revenge, 2019

RE: Oui, on sent comme une aristocratie. J’aime vraiment les voir en mouvement, dans l’action en train de protéger des êtres dans les nouvelles œuvres. J’ai une dernière question pour toi. Tu es inspirée par la science-fiction et par les technologies anciennes, et la science-fiction se déroule souvent dans le futur, mais pas nécessairement dans l’espace. J’aimerais savoir quels éléments du présent tu considérerais comme des artéfacts, lesquels tu verrais traverser le temps et résister à ces diversités futures?
RP: Il est en effet question de condition d’objet «artéfactuelle» ici. Ça a aussi à voir avec mon rapport compliqué aux institutions de la catégorisation et de l’archivage, comme les musées.

RE: Haha, d’accord!
RP: J’aime vraiment explorer le rapport bizarre que j’entretiens avec les musées: d’une part, mon respect et mon appréciation de leur travail et, d’autre part, l’exposition et le vol d’objets qui, dans leur lieu d’origine, sont des objets actifs et vivants du quotidien, ce qui est une des facettes que j’aime montrer dans mes expositions. Ces objets que j’ai fabriqués sortent tout droit des tableaux, dans plusieurs cas. Parfois, j’aime les présenter comme si c’étaient des artéfacts dans un musée. Même que ça me laisse perplexe. Il se passe quelque chose quand je les montre, je me dis: «maintenant, la boucle est bouclée». Tu comprends ce que je veux dire? Mais le tableau, lui, montre une sorte de futur pré-enregistré.

RE: Ah, j’aime cette formulation!
RP: Je me dis «ouais, j’aime l’effet», mais chaque fois que je fais ce genre de présentation, c’est mon étrange attrait pour les musées et le respect que je leur porte. C’est vraiment une relation étrange et déchirante que j’ai avec le langage visuel de la catégorisation et de l’ethnographie. C’est comme sortir un coquillage de l’eau et le faire sécher dans une boîte. Toute la magie du coquillage s’évapore. Dans les tableaux, quand j’ai peint cette bague de la vérité, cette longue bague…

RE: Oui, je me souviens.
RP: Cette bague figurait dans un tableau avec une femme aux yeux de la même couleur qui pouvait faire dire la vérité aux menteurs.

RE: Tu les as aussi présentées comme objets physiques.
RP: Je les ai coulées en laiton et je voulais les présenter sur un coussin. Ça me faisait penser à l’empire et au règne impérial. Il existe peut-être une facette sombre de l’univers de Traveller, aussi, que j’ignore. Je n’ai pas encore représenté ces choses, le côté politique de l’univers de Traveller. Pour le moment, je cherche seulement une manière de montrer les immigrants comme les survivants, les vainqueurs du futur sur notre planète et d’autres planètes.

Rajni Perera, Ring for Truth, 2019

RE: Je suis très curieuse d’en savoir plus à ce sujet. Est-ce que ça changerait leur statut d’immigrants?
RP: Mmm oui, je ne sais pas. Qu’arriverait-il si certains humains évoluaient dans une direction précise? Disons qu’ils vivent dans une partie du monde où il n'y a plus de soleil parce qu’ils ont tellement pollué qu’il n’y a plus de lumière. Leur apparence serait très différente de celle des gens qui ont évolué dans un endroit désertique ensoleillé. Seraient-ils encore considérés comme des humains? C'est beaucoup une question d’évolution, d’inclusivité, d’exclusivité et de résultat final. Qu’y a-t-il à l’autre bout? Politique ou pas? Justice ou pas? Le statut d’immigrant, que les immigrants deviennent la majorité parce que les oppresseurs sont morts, parce qu’ils n’ont pas survécu. Tout ce que je peux espérer, c’est que le monde deviendrait juste et équitable et que nous aurions une seconde chance. Déjà, en ces temps de pandémie, on parle de seconde chance. Je ne sais pas vraiment.

RE: Je ne sais pas.
RP: J’espère!

RE: J’ai l’impression que la pandémie a eu ceci de bon qu’elle a donné lieu à une prise de conscience, comme nous nous sommes tous retrouvés dans nos maisons et sur nos médias sociaux. Ça nous a fait voir à quel point le système est brisé.
RP: Ça nous a fait réfléchir.

RE: Oui, et c’est une bonne chose. Je pense que c’est la conséquence la plus positive de tout ça. Il reste à voir dans quelle mesure...
RP: Oui, jusqu'à quel point c’est une prise de conscience.

RE: Oui! C’est de réaliser que nous nous conformons complètement au système sans le remettre en question. Comme si participer était devenu un acte de résilience. Vouloir comprendre ce qui se passe et comment on peut changer les choses...
RP: J’ai l’impression qu’il n’y a pas que le virus qui est sous le microscope.

RE: Ce qui est une bonne chose, selon moi. J’espère que cette responsabilisation durera.
RP: Je pense que nous pouvons tous y contribuer. Il faut cesser d’avoir une si courte durée d’attention. Nous sommes facilement distraits, et j’ai l'impression que la pandémie nous a forcés à faire certaines choses et à dire «oh-oh . C’est drôle que tu dises qu’on se penche sur la même réalité. On passe beaucoup de temps sur nos téléphones aujourd’hui. Mais les menaces pour notre civilisation sont si vertigineuses que nous nous en détournons rapidement pour revenir à ça... la distraction. BLM et l’ampleur extraordinaire qu’il a pris à la suite d’un événement tragique, c’est un mouvement florissant. Il est à l’avant-plan des questions qui demandent une réflexion et une action soutenues, comme il aurait dû l’être depuis toujours.

RE: Oui, il remet en question la fonctionnalité de l’équité. Nous apprenons qu’elle n’est pas la solution, parce qu’elle suppose que nous sommes tous égaux, mais nous ne le sommes pas. Elle compromet le privilège que nous avons d’apporter de l’aide et de rétablir l’équilibre.
RP: C’est en prenant conscience de tous nos privilèges que nous aurons une meilleure prise sur le présent.

RE: J’espère sincèrement que cela durera.
RP: C’est ce que je dis à ma fille. Il faut y arriver, et on n’a pas le temps d’espérer. Il nous reste une chose à faire: nous mettre en action pour construire le monde dont nous avons besoin.

RE: Ah... merci, il n’y avait pas de meilleure façon de conclure cet entretien. Merci encore, Rajni.
RP: Je t’en prie, merci à toi!

Cet entretien a été mené dans le cadre de Platforme. Plateforme est une initiative créée et menée conjointement par les équipes de l’éducation, du commissariat et de l’expérience du·de la visiteur·euse de la Fondation PHI. Par diverses activités de recherche, de création et de médiation, Plateforme favorise l’échange et la reconnaissance des différentes expertises des membres de l’équipe de l’expérience du·de la visiteur·euse, qui sont invité·e·s à explorer leurs propres voie/x et intérêts.

Rihab Essayh
Née à Casablanca (Maroc), Rihab Essayh a obtenu un baccalauréat en arts visuels et éducation des arts à l'Université Concordia en 2017, et poursuit actuellement une maîtrise en arts visuels à l'Université de Guelph. Essayh est une artiste multidisciplinaire qui utilise la documentation auto-ethnographique alliée à une méthodologie de recherche qui se base sur l’anthropologie culturelle. Par leur approche immersive, les installations d’Essayh reflètent de manière contemplative les enjeux interpersonnels contemporains. Ses œuvres ont été présentées à Never Apart, au Conseil des arts de Montréal, à la FOFA Gallery et à Art Souterrain. rihabessayh.com

Rajni Perera
Rajni Perera explore les enjeux de l’hybridité, du sacrilège, de l’irrévérence, des sciences indiciaires, de l’ethnographie, du genre, de la sexualité, de la culture populaire, des déités, des monstres et des mondes rêvés. Tous ces thèmes s’unissent pour former un univers nouvellement objectivé de symbioses mythiques. Mis à plat sur un support, ils sont convertis en un dossier personnel d’impossibles découvertes. Dans son œuvre, Perera cherche à ouvrir et à dévoiler le dynamisme de ces icônes qui existent de façon scripturaire, qui sont autoinventées et définies extrinsèquement. Elle crée une esthétique subversive qui contrecarre les discours archaïques et oppressifs et tient lieu de force restauratrice à travers laquelle nous pouvons transformer les façons d’être obsolètes et répressives pour mieux réclamer notre pouvoir. rajniperera.com

Photos:
Vue d’installation de Rajni Perera, Traveller à Patel Division Projects

Vue d’installation, RELATIONS: la diaspora et la peinture, 2020, Fondation PHI. De gauche à droite: Rajni Perera, I take a journey, you take a journey, we take a journey together (Mask 4), 2020. Avec l’aimable permission de l’artiste; Ancestor 2, 2019; Ancestor 1, 2019. Avec l’aimable permission de Patel Brown Gallery, Toronto © Fondation PHI pour l’art contemporain, photo: Richard-Max Tremblay

Rajni Perera, Storm, 2020

Rajni Perera, Revenge, 2019

Rajni Perera, Ring for Truth, 2019

Photos de l’artiste et de son studio: Rihab Essayh

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