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Fragmenter le déguisement: temps, espace et subjectivité féminine

Date et heure
Mardi 10 mai 2016 à 16h03

Fragmenter le déguisement: temps, espace et subjectivité féminine

L'outil Joan Jonas: Mouvements est conçu par l'équipe de DHC/ART Éducation afin d'encourager les visiteurs à développer en profondeur certains concepts clés explorés par l'exposition Joan Jonas: From Away. Ces concepts sont la subjectivité féminine, la nature, le geste et le fantôme.

Contexte: Subjectivité féminine

«La première chose que je fais, c’est de créer un espace pour moi-même; je le revendique pour moi-même et j’entre en mouvement à l’intérieur de cet espace [1]
- Joan Jonas

Dans le cadre de son étude récente sur les écrivaines de fiction contemporaines, Radha Chakravarty élabore sur ce qu’elle appelle un «double mouvement» historique: en s’appropriant le mot écrit, les femmes qui racontaient déjà des histoires ont fait leur entrée dans la sphère publique, se taillant une place pour elles-mêmes à l’intérieur du courant dominant tout en mettant au défi, par la même occasion, le canon masculin. Elle considère «qu’il y a, dans ce double mouvement, une potentielle théorisation de la subjectivité, démontrant combien les bases mêmes de la subjectivité-en-tant-que-soumission [...] peuvent servir de tremplin pour l’acquisition de la subjectivité-en-tant-que-voix/agentivité, en tant que mode d’autonomisation du soi féminin [2]». Chakravarty poursuit en décrivant le concept de liberté comme étant fondé sur «des subjectivités fluides aux frontières poreuses. L’accent tend alors à être mis sur l’intersubjectivité, la connectivité ou la collectivité [...]. La subjectivité, ainsi, émerge en tant que concept ancré dans des notions d’interrelation [3]». Ces mêmes notions façonnent également son analyse à «perspectives multiples», qui prend en compte, non seulement les représentations de la subjectivité féminine, mais aussi la subjectivité de l’auteure, du lecteur, de la lectrice, et les structures du texte [4].

Un parallèle peut être établi entre ce «double mouvement» dans le monde littéraire et la trajectoire artistique de Joan Jonas. En effet, dans les années 1960 et 1970, elle a émergé en tant qu’artiste interdisciplinaire dans un monde de l’art dominé par les hommes, pour plus tard explorer l’auto-intertextualité via la vidéo, où elle réexamine ses œuvres antérieures et y fait référence pour la création de nouvelles pièces. Tout comme elle l’explique: «Les nouvelles technologies ont fourni aux femmes une nouvelle façon de s’exprimer. [...] C’était une époque où les femmes parlaient, devenaient de plus en plus ouvertes, partageaient la manière dont elles étaient représentées, révélant leur position. Mon travail s’est développé dans ce contexte; je suis devenue impliquée dans les rôles que les femmes jouent [5]».

Les descriptions de Chakravarty des intersubjectivités fluides offrent un cadre théorique tout aussi pertinent lorsque nous analysons les stratégies spécifiques que Jonas a utilisées lors de ses explorations du rituel, du récit et de l’identité. Tout au long de sa pratique, Jonas a fait des connexions entre ses expériences incorporées et celles des autres, qu’ils soient des alter ego, des protagonistes mythologiques féminines, des interprètes, des étudiant(e)s, ou des «lecteurs/lectrices». Son utilisation de la vidéo en circuit fermé dans Organic Honey’s Visual Telepathy (1972), par exemple, était une extension de son utilisation antérieure des miroirs en tant qu’outils pour l’examen et la représentation de soi et des espaces qu’elle revendique. Cette réflexion (ou transmission) a aussi créé des moments révélateurs, voire des moments de malaise, pour ses publics alors qu’ils étaient invités à la regarder, à la regarder en train de regarder, ou à se regarder eux-mêmes en train de regarder. En incorporant des masques et d’autres objets dans ses œuvres, Jonas aborde les concepts clés d’authenticité et d’artifice via une fragmentation des images, du temps et de ses propres personae (incluant «Organic Honey», son alter ego masqué). Elle affirme: «Je tentais d’élaborer un dialogue entre mes différents déguisements et les fantasmes qu’ils suggéraient. Je gardais constamment contact avec moi-même à travers le moniteur. Je n’étais jamais coupée de ma propre exposition [6]». Ainsi, non seulement l’engagement réflexif de Jonas envers la technologie permet ces dialogues, ces récits, mais il crée des occasions pour nous de répondre à leurs multiples voix.

À votre avis, quels sont les autres artistes qui ont effectué ce «double mouvement» à travers l’histoire et jusqu’à maintenant? Comment les féminismes intersectionnels et les histoires de l’art critiques éclairent-ils notre compréhension de ce type de mouvement dans le contexte actuel?

De quelle manière l’intersubjectivité façonne-t-elle la perception et l’expression de notre soi unique ? Quelles sont les œuvres dans l’exposition qui illustrent vos exemples?

Emily Keenlyside
DHC/ART Éducation

[1] FARIA, Oscar (2005). «Joan Jonas: anything but the theatre». Vector, no 2 (juillet). En ligne. http://www.virose.pt/vector/x_02/jonas_e.html.
[2] CHAKRAVARTY, Radha (2007). Feminism and Contemporary Women Writers: Rethinking Subjectivity. New Delhi/Londres: Routledge, p. 14-15.
[3] Ibid., p. 18.
[4] Ibid., p. 15.
[5] ELIZABETH A. SACKLER CENTER FOR FEMINIST ART (2016). «Joan Jonas». Feminist Art Base. En ligne. https://www.brooklynmuseum.org/eascfa/feminist_art_base/joan-jonas.
[6] MUSEUM OF MODERN ART (2016). «Joan Jonas. Organic Honey’s Visual Telepathy». MoMA Multimedia. En ligne. http://www.moma.org/explore/multimedia/audios/47/959.

Photo: Joan Jonas, They Come to Us without a Word, 2015. Image tirée de la bande vidéo, avec l’aimable permission de l’artiste.

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