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Date et heure
Mardi 13 mai 2014

DHC/ART Éducation a conçu le document pédagogique Mouvements: Jake et Dinos Chapman où quatre essais traitent de concepts clés contenus dans l’exposition Come and See: la réification, le grotesque/le carnaval, le baroque et la collaboration. Cette semaine nous explorons le dernier volet de cette série: la collaboration.

Artiste et assistant, équipe technique, collectifs interdisciplinaires, projets artistiques participatifs; la collaboration artistique emprunte une myriade de formes, et ce depuis plusieurs siècles. Les justifications pour ce genre de collaborations sont à la fois pratiques et conceptuelles. Dans la sphère sociale, la collaboration peut être une position idéologique, une quête pour des manières alternatives de travailler, une façon de créer un espace pour les voix qui ne sont généralement pas entendues. Dans ce contexte, établir des relations de pouvoir ouvertes, progressives et dynamiques donne potentiellement lieu à une transformation personnelle et à un pouvoir d’agir dans l’arène politique [1].

Jake et Dinos Chapman, toutefois, rejettent cette lecture humaniste de la nature collaborative de leur démarche ou de leurs œuvres. Leur approche est plutôt similaire à l’esprit critique-mais-ludique des gestes Dada. Pensons également aux mutations et distorsions sombres des Surréalistes, plus particulièrement les cadavres exquis, un procédé pour lequel «l’enjeu est à la fois de cacher et de révéler – de cacher dans le pli le contenu que le prochain participant souhaitait voir et de révéler, dans les quelques lignes qui dépassent ce pli, les possibilités d’une expérience ludique qui devient simultanément collective et singulière [2]». Les collaborations des frères Chapman sont nombreuses et distinctes; ils collaborent entre eux, mais aussi avec des assistants de studio, des techniciens, des commissaires, des maisons de haute couture, Goya et divers portraitistes du 19e siècle.

La collaboration entre Jake et Dinos Chapman dure depuis une vingtaine d’années et reflète à la fois leur sens de l’humour particulier et un engagement avec le confort et les contradictions qui sont inhérentes à leur partenariat. Le rapport qu’ils ont établi avec leurs assistants rappelle la tradition des maîtres anciens, mais sans l’aspect de mentorat. Jake affirme: «je trouve qu’il est incroyablement méprisant de s’impliquer dans la supervision de leur développement artistique. Ces gestes paternels et philanthropiques nous sont complètement étrangers [3]». La série One Day You Will No Longer Be Loved, décrite par plusieurs comme un geste iconoclaste, comprend des portraits anonymes du 19e siècle, sur lesquels les artistes ont méticuleusement peint sur les sujets pour y ajouter une imagerie grotesque, en décomposition. Dans Insult to Injury, les frères Chapman ajoutent littéralement une autre couche à la série des Désastres de la guerre de Goya. Alors que les gravures originales de Goya sont souvent lues comme une condamnation en règle de la guerre, les Chapman traitent du sujet avec humour, un sentiment qui établit un lien avec l’étrange agrément que semble avoir eu Goya à figurer les atrocités d’un conflit
[4].

Un auteur suggérait récemment que la collaboration des Chapman, qui rejette la notion qu’une œuvre d’art «est en elle-même la croyance d’une seule personne, (…) leur permet de traiter de sujets particulièrement difficiles – après tout, si l’œuvre appartient aussi à quelqu’un d’autre, à quel point êtes-vous responsable de la controverse qu’elle crée [5]»? Comment interprétez-vous cette position?

Quel est le rapport entre apport créatif, propriété et titularité?

La collaboration s’explique-t-elle simplement comme une pratique qui implique plusieurs collaborateurs, ou demande-t-elle un véritable dialogue, un échange entre participants en temps réel, en tant que partenaires égaux et consentants? Ne peut-on pas considérer la pratique artistique comme obligatoirement collaborative? Comment définiriez-vous les pratiques collaboratives en art, ou encore la collaboration?

À propos de l’outil Mouvements: 

L’outil Mouvements est conçu par DHC/ART Éducation afin d’encourager les visiteurs à développer en profondeur certaines idées clés explorées par l’exposition Come and See. Dès que des participants utilisent Mouvements, les concepts proposés par les éducateurs de DHC/ART se partagent peu à peu entre eux via leur force d’évocation et de résonance; s’ouvrent ainsi des pistes de réflexion communes autour des œuvres et de l’exposition. Avec le temps, ces concepts migratoires voyagent, s’enrichissent et se transforment, ils inspirent à tous et chacun d’autres idées qui constitueront de nouvelles contributions aux conversations sur l’art.

Mouvements nous rappelle également que l’expérience esthétique s’adresse tout autant à notre corps — à tous ses sens et à ses mouvements — qu’à notre intellect. Les mouvements physiques de notre corps sont intimement liés à ses mouvements émotifs et affectifs. Nos déplacements dans l’espace d’exposition éveillent nos sens. Au rythme de nos trajectoires et de nos jeux avec les différentes perspectives, notre vision devient mobile elle aussi: les images prennent forme alors que notre mémoire et notre imagination sont touchées, un paysage visuel se structure peu à peu. À l’aide de ce document, nous vous invitons à plonger tout entier — esprit et corps — dans les expositions de DHC/ART afin de développer une compréhension riche et dynamique de celles-ci.

[1] NEUMARK, Devora et Johanne CHAGNON (2011). “The Unsettling Powers of Collective Creativity”. Affirming collaboration: community and humanist activist art in Quebec and elsewhere. Montreal and Calgary: Brush Education.
[2] KOCHHAR-LINDGREN, Kanta, Davis SCHNEIDERMAN et Tom DENLINGER (2009). “The Algorhythms of the Exquisite Corpse”. The Exquisite Corpse: Chance and Collaboration in Surrealism’s Parlor Game. Licoln: University of Nebraska Press.
[3] JEFFRIES, Stuart (2013). “The Chapman Brothers on life as artists’ assistants: ‘We did our daily penance’”. The Guardian. Online. http://www.theguardian.com/artanddesign/2013/mar/23/artists-assistants-chapman-brothers. Consulté le 15 mars 2014.
[4] Pour une discussion sur les Chapman, Goya et la collaboration, voir BAKER, Simon (2005). Jake & Dinos Chapman: Like a dog returns to its vomit. London: Jay Jopling/White Cube.
[5] SELF, Will (2014). “The Sixth Reich”. Jake and Dinos Chapman: The End of Fun. London: White Cube.

Photo: Jake et Dinos Chapman. The Sum of All Evil (North). Détail. 2012-2013. Avec le concours de White Cube.

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