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Corps macabres, fête de l’absurde: le grotesque et le carnavalesque dans Come and See

Date et heure
Mardi 29 avril 2014

Corps macabres, fête de l’absurde: le grotesque et le carnavalesque dans Come and See

DHC/ART Éducation a conçu le document pédagogique Jake et Dinos Chapman: Mouvements où quatre essais traitent de concepts clés contenus dans l’exposition Come and See: la réification, le grotesque/le carnaval, le baroque et la collaboration. Cette semaine nous explorons le deuxième volet de cette série: le grotesque/le carnaval.

Le terme «grotesque» provient de l’italien grotta, qui signifie «grotte». Il se présente d’abord comme un style décoratif de l’époque de la Renaissance, ayant pour origine des motifs étranges et excentriques découverts dans les ruines de la Domus Aurea, palais de la Rome antique que Néron fit construire. Le style grotesque se caractérise par une profusion d’ornements, une sensibilité de l’excès, de la métamorphose et de la prolifération et une imagerie peuplée de créatures fantastiques qui se morcellent et se recombinent en corps hybrides mi-animaux, mi-humains, mi-végétaux.

Le carnaval constitue la manifestation sociale du grotesque. Selon le critique littéraire russe Mikhaïl Bakhtine, le carnaval au Moyen-Âge était beaucoup plus qu’un événement festif, c’était pour le peuple l’occasion de s’exprimer haut et fort et de renverser temporairement l’ordre et le pouvoir établis, ainsi que les principes organisateurs du monde social et matériel. Les carnavaliers transforment alors leur identité par le port de costumes et de masques. Ils cèdent aux plaisirs sensuels sur la place publique: nourriture, alcool, voire même manifestation sexuelle [1]. La «vulgarité» du corps prend le pas sur la désincarnation de l’esprit, l’expression grossière fait taire la conversation raffinée, le délire est roi, la raison déraille. Et tous ces phénomènes, associés aux bas instincts, aux débordements et à la matérialité des corps et des choses, sont porteurs, pour le temps des réjouissances, d’un principe de grande fécondité et d’abondance.

L’esprit grotesque et carnavalesque est présent et bien vivant dans le champ de l’art contemporain et plus que jamais dans la pratique artistique de Jake et Dinos Chapman. Visiter l’exposition Come and See constitue l’expérience carnavalesque par excellence, avec tout ce qu’elle comporte d’intensité, de vertige, de confusion et d’ambivalence. Car dans Come and See, nous sommes constamment tiraillés entre un rire léger et un rire empreint de malaise, entre une joyeuse excitation et un effroi paralysant, entre l’enchantement et le dégoût, entre le tragique et le comique.

Bakhtine affirme que «le carnaval ignore toute distinction entre acteurs et spectateurs (…) Les spectateurs n’assistent pas au carnaval, ils le vivent tous, parce que, de par son idée même, il est fait pour l’ensemble du peuple». C’est aussi l’occasion, selon Bakhtine, d’opérer «une fuite provisoire hors du mode de vie ordinaire [2]». À votre avis, de quelle façon, en tant que visiteurs, sommes-nous entraînés dans un carnaval lors de nos déambulations dans l’exposition Come and See?

La série de peintures One Day You Will No Longer Be Loved constitue une appropriation par les frères Chapman de portraits peints au 19e siècle et commandés par des individus de la bourgeoisie. Décrivez la façon dont ce geste constitue une transgression grotesque?

Jake et Dinos Chapman ont créé une série d’œuvres intitulée Shitrospective afin de créer leur propre rétrospective amusée et irrévérencieuse de l’ensemble de leur Œuvre. De quelle façon Shitrospective renverse les normes et caractéristiques habituelles de ce genre d’exposition?

À propos de l’outil Mouvements:

L’outil Mouvements est conçu par DHC/ART Éducation afin d’encourager les visiteurs à développer en profondeur certaines idées clés explorées par l’exposition Come and See. Dès que des participants utilisent Mouvements, les concepts proposés par les éducateurs de DHC/ART se partagent peu à peu entre eux via leur force d’évocation et de résonance; s’ouvrent ainsi des pistes de réflexion communes autour des œuvres et de l’exposition. Avec le temps, ces concepts migratoires voyagent, s’enrichissent et se transforment, ils inspirent à tous et chacun d’autres idées qui constitueront de nouvelles contributions aux conversations sur l’art.

Mouvements nous rappelle également que l’expérience esthétique s’adresse tout autant à notre corps — à tous ses sens et à ses mouvements — qu’à notre intellect. Les mouvements physiques de notre corps sont intimement liés à ses mouvements émotifs et affectifs. Nos déplacements dans l’espace d’exposition éveillent nos sens. Au rythme de nos trajectoires et de nos jeux avec les différentes perspectives, notre vision devient mobile elle aussi : les images prennent forme alors que notre mémoire et notre imagination sont touchées, un paysage visuel se structure peu à peu. À l’aide de ce document, nous vous invitons à plonger tout entier — esprit et corps — dans les expositions de DHC/ART afin de développer une compréhension riche et dynamique de celles-ci.

[1] DUBÉ, Peter (2007). «L’association des serpents et des oiseaux, des tigres et des moutons: sur le passage d’un mot et d’une idée dans une culture». La tête au ventre. Montréal: Galerie Leonard and Bina Ellen.
[2] BAKHTINE, Mikhaïl (1982). L’oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance. Paris: Gallimard.

Photo: Jake et Dinos Chapman. Kontamination examination of the significunt material related to human eXistenZ on earth. Détail. 2009. Avec le concours de White Cube.

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