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Dans la chair de l’image: la photographie de Mosse et Belin

Date et heure
Mardi 4 novembre 2014

Dans la chair de l’image: la photographie de Mosse et Belin

L’outil pédagogique Mouvements: Mosse/Belin est conçu par l’équipe de DHC/ART Éducation afin d’encourager les visiteurs à développer en profondeur certains concepts clés explorés par les expositions Surface Tension de Valérie Belin et The Enclave de Richard Mosse. Ces concepts sont la vérité/tromperie, le corps, le médium, la pellicule. Cette semaine nous présentons le deuxième essai de la série qui explore la notion du corps.

Contenu: le corps

Les images fixes et en mouvement de Richard Mosse et de Valérie Belin proposent un tournant vers le corps en tant que modalité « d'être au monde » Cette perspective offre une alternative à l'épistémologie cartésienne dominante qui divise le corps et l'esprit, ainsi que le corps et le monde. Via ses concepts de la chair et du chiasme, le philosophe phénoménologue M. Merleau-Ponty propose que le corps subjectif vécu et le monde objectif ne s'opposent pas mais que, bien au contraire, ils sont passionnément entremêlés via leur existence matérielle commune. On peut trouver une incarnation de cette idée dans la série de photographies Black Eyed Susan de Valérie Belin. On y remarque un corps de femme en chair et d'os qui se voit pris d'assaut par des forces de pétrification : il se chosifie, devient mannequin de vitrine, et ressent alors le mal-être d'être traité seulement comme un objet. Puis, on imagine cette statue portant une attention soutenue au bouquet posé sur la table, à son existence matérielle obstinée et silencieuse, ce qui la réanime. Elle se diffuse, ses particules s'insèrent au coeur des fleurs qui s'ouvrent, se ferment, prolifèrent. Black Eyed Susan devient Still Life, encore vivante. Puis, à nouveau elle se glace : poupée de porcelaine, perlée, coiffée, immobile dans son cercueil, cernée de fleurs morbides. Alphonso Lingis parle à cet égard «d'intentionnalité corporelle» : où, non seulement, «elle comprend les choses dans les plis de sa propre chair», mais aussi, «elle se connaît elle-même dans les choses»[1].

L’International Rescue Committee estime que 5,4 millions de personnes sont mortes des suites de la guerre dans la région orientale du Congo. Et l'une des particularités de ce terrible conflit, c'est son invisibilité, son intangibilité. À cet effet, Mosse affirme que chaque fois que des combats ont lieu sur le territoire, il est difficile d'en percevoir la trace ; le paysage du Congo étant composé d'une végétation dense et vorace qui avale l'Histoire. Ainsi, via son installation filmique immersive The Enclave, l'une des choses que Mosse met de l'avant, nous donne à voir — mais surtout à ressentir —, c'est une force spectrale, une présence / absence du corps affecté par la guerre, du corps constamment en fuite, réfugié, violenté, mort. L'utilisation du film infrarouge Kodak Aerochrome participe à conférer aux corps, aux choses et au paysage une qualité onirique.  Cette technologie lit la lumière infrarouge, invisible à l'oeil nu, qui est reflétée par la chlorophylle dans la végétation du paysage, ce qui fait en sorte que des tonalités éclatantes et vibrantes de rose et de rouge envahissent les images photographiques. Et cet espace de rêve, qui se déploie à travers six grands écrans dans l'espace, est loin de la désincarnation et de l'immatérialité, au contraire, il est plutôt ancré dans la chair du terrain, d'une intensité physique et viscérale hors du commun. Ainsi, notre corps qui déambule dans l'espace d'installation est tour à tour plongé dans les herbes hautes roses, suivant nerveusement un soldat; entraîné et comprimé dans une foule qui porte à bout de bras des cercueils; envahi, jusqu'à la nausée, par un rose qui soudain explose et nous assaille.

Régis Durand affirme que les images de Belin ont pour effet de faire venir «vers nous, avec une certaine violence et le sentiment d'une intrusion, l'objet en question, qui semble ainsi entrer dans notre espace plutôt que nous d'entrons dans le sien» [2]. Observez les différentes photos de l'exposition de Belin et offrez votre point de vue sur cette idée.

Questionnant le naturalisme comme stratégie photojournalistique pour représenter la guerre, Mosse affirme: «war is dreamlike» [3]. Représentée dans l'installation The Enclave, cette atmosphère onirique prend à bras le corps le visiteur, l'embrasse à vif. Analysez la façon dont le son et l'image sont travaillés afin de créer cette réception intensément somatique chez le visiteur.

Marie-Hélène Lemaire
DHC/ART Éducation

[1] Sobchack, V. (2004). Carnal Thoughts: Embodiment and Moving Image Culture. Berkeley. Los Angeles et London : University of California Press (notre traduction).
[2] Durand, R. (2007). Valérie Belin, la peau des choses. Göttingen: Steidl.
[3] Lange, C. (2014). At the Edge of the Visible. Dans Holten, J. (Ed.), A Supplement to The Enclave. Berlin: A Broken Dimanche Press Publication.

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