Donner par-delà l’offre et la demande

17 octobre 2017

L’outil L’OFFRE: Mouvements est conçu par l’équipe de DHC/ART Éducation afin d’encourager les visiteurs à développer en profondeur certains concepts clés explorés par l’exposition L’OFFRE.

Considérations: L’offre et la demande

À la fin de l’année 2016, l’Institut Fraser publiait son «Generosity Index [1]», une mesure des dons effectués aux organismes de bienfaisance enregistrés et déclarés pour l’obtention des crédits d’impôt provinciaux et fédéraux. L’institut constate une baisse marquée des dons chez les Canadiens depuis une décennie: au Québec seulement, le pourcentage des donateurs aurait passé de 22.7% en 2004 à 19.8% en 2014. Dans le communiqué de presse qui accompagne la parution du «Generosity Index», un commentateur du Fraser affirme que «plusieurs Canadiens pourraient être étonnés d’apprendre qu’ils sont beaucoup moins généreux que les Américains en termes de dons de charité, et que cela est le cas depuis plusieurs années [2]».

Le recours à ce genre de statistiques n’est pas si étonnant dans un monde où tout est performance, à un point tel que la générosité se voit compilée, chiffrée et indexée. D’ailleurs, les spécialistes du Fraser s’inquiètent de la diminution de l’offre alors qu’il y a une demande accrue pour le financement des organismes de bienfaisance [3]. Plusieurs auteurs [4] ont toutefois remarqué que les statistiques du Fraser ne compilent qu’un aspect particulier du don, intégré dans la logique économique actuelle, alors qu’il devient nettement plus difficile de quantifier le don lorsqu’il est une qualité d’échange, qu’il structure des rapports intimes, qu’il se place en dehors de la transaction. L’exercice est de voir s’il est encore possible de réfléchir le don en dehors du mécanisme de l’offre et de la demande, de le considérer comme un élan positif et de ne pas l’articuler par les outils de l’économie de marché.

Cette réflexion autour de l’offre est particulièrement importante pour les communautés artistiques, qui entretiennent des rapports complexes avec la notion du don. Ces communautés, fragilisées par des conditions de travail et du financement précaires, ont trop souvent eu à intégrer les aspects péjoratifs du don capitaliste pour survivre. On demande à un artiste ou à un travailleur culturel de donner sans compter: il ou elle performe un don de soi qui va jusqu’à considérer l’art comme une vocation, vocation qui justifie la précarité des conditions… Comment peut-on alors redéfinir la générosité pour qu’elle soit le témoin des contributions sensibles de l’art à nos vies, tout en étant critique d’autres types d’échange qui sous-tendent des rapports de force?

Comment réfléchir le don et l’échange alors que ces notions ont été quasi-entièrement récupérées par le capitalisme, dans une culture qui serait de plus en plus économiste? Est-il encore possible (ou souhaitable) de donner sans compter? Est déployé dans L’OFFRE une certaine ambiguïté alors que le concept du don s’entrechoque aux diverses forces autoritaires mises en place: le marché, la morale, le gouvernement, la nation. Untitled (Blue Placebo) (1991) de Felix Gonzalez-Torres est un grand rectangle composé de petits bonbons à l’emballage bleu, que le public est invité à prendre. Le geste de l’artiste, d’abord généreux, devient gravement poétique: en prenant le bonbon, nous participons à la destruction graduelle de l’installation. Le titre de l’œuvre évoque le placebo donné aux gens atteints du sida dans les années 1980: l’urgence du traitement des patients se confrontait alors à la rigidité des procédures des compagnies pharmaceutiques. Steal This Book (2009) de Dora Garcia évoque un autre genre de fragilité: une sculpture minimaliste, composée d’objets – ici, un livre recueillant des projets de l’artiste. Le titre de l’œuvre (qui est aussi le titre de l’ouvrage) nous encourage à voler le livre, alors qu’il est aussi en vente à la Fondation. Le geste est-il toujours transgressif lorsque l’artiste nous invite à l’effectuer?

Les œuvres de Gonzalez-Torres et de Garcia reprennent les codes formels du minimalisme (formes géométriques, en aplats, principe de la grille). Ces stratégies visuelles, où les effets d’unité et de perfection visuelle sont très forts, encouragent-elles les visiteurs à interagir avec les œuvres?

Y a-t-il d’autres œuvres dans l’exposition qui témoignent de cette ambiguïté du don, ou encore de la reprise du don et de l’échange par le capitalisme? Si oui, lesquelles?

Daniel Fiset
DHC/ART Éducation


[1] FRASER INSTITUTE (2016). «Generosity in Canada and the United States: The 2016 Generosity Index». Fraser Institute. En ligne. https://www.fraserinstitute.org/sites/default/ les/ generosity-in-canada-and-the-united-states-the-2016-generosity-index-news-release.pdf.
[2] Ibid. La statistique ternit l’image du Canadien poli, altruiste et généreux, quoique celui-ci peut être conforté par le fait que le Canada se place sixième parmi 140 pays répertoriés par le World Giving Index, un autre indicateur conçu par la Charities Aid Foundation.
[3] Ibid.
[4] MCKENNA, Barrie (2014). «When it comes to giving, Canadians are quietly generous». The Globe and Mail. En ligne. goo.gl/ppyfYC et ROSENFIELD, Ann (2016). «Canadians Know That True Generosity Goes Beyond Giving Cash». Huffington Post. En ligne. http://www.huffingtonpost.ca/ann-rosen eld/canadians-giving-back_b_13674792.html.


Crédit photo: Dora García, Steal This Book, 2009. Centre Pompidou, Paris, Musée national d’art Moderne / Centre de creation industrielle. Photographe: Roberto Ruiz.

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