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Willy et le devenir-animal: retour sur le Kino Klub

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Friday, September 19, 2014

Willy et le devenir-animal: retour sur le Kino Klub

Beau hasard que d’avoir projeté, comme derniers films de notre Kino Klub, Mon ami Willy et De rouille et d’os, deux oeuvres qui mettent en scène l’orque dans toute sa splendeur dramatique. Le choix de ces films s’explique en partie par la visite des salles de Come and See, qui étaient remplies de références au monde animal: des corbeaux perchés sur les œuvres des galeries du 465 Saint-Jean, des soldats miniatures affublés de masques de cochon, un film mettant en vedette un insecte voyeur et pervers. Mais, en organisant le Kino Klub, nous avions aussi l’intention d’encourager une réflexion plus générale qui allait au-delà des liens thématiques entre la production des Chapman et les films choisis.

Dans le cadre de ces projections, nous aurons entre autres eu l’occasion de penser le rapport actuel entre humanité et animalité. Il y a beaucoup de liens riches à faire entre l’animalité, la «mécanique des fluides»[1] de Luce Irigaray, évoquée par Marie-Hélène dans son dernier article de blogue, et Mon ami Willy. Comme l’explique Denis Viennet, « l’animalité est toujours une figure de l’altérité [2]»; Irigaray s’intéresse justement, par le concept de mécanique des fluides, aux potentialités de cette altérité rejetée par le système cartésien/patriarcal mis en place dans les sociétés actuelles. Le récit met en parallèle les vies des deux personnages principaux, Jesse l’orphelin et Willy l’orque; deux figures types de l’altérité, en quête d’assouvissement, victimes de leur domestication – littérale pour Willy, pris dans un bassin trop petit, figurée pour Jesse, alors qu’il passe de famille d’accueil à famille d’accueil, apparemment figé à espérer le retour de sa mère. Le problème de la domestication de Willy est «réglé» par sa réinsertion dans un fluide expansif, alors qu’il saute dans l’océan à la fin du film. Le sort de Jesse est un peu plus nébuleux. Le film suppose que son éventuelle adoption et son entrée dans un nouveau noyau familial plus compréhensif lui offriront ce qu’il semble tant désirer, le retour de la fluidité affective.

Remarquons que, dans les deux films, une partie de la tension dramatique du récit se fonde sur les conséquences humaines de la domestication animale ; la perte des membres dans De rouille et d’os, l’échec du spectacle dirigé par Jesse dans Mon ami Willy. Dans la première entrée de son célèbre Abécédaire[3], Gilles Deleuze exprime d’ailleurs un certain dédain pour l’animal de compagnie, humanisé, à la fois «familial et familier», qui aurait pour fonction essentielle de se substituer à l’une ou l’autre des figures du noyau familial. Claire Parnet, tâchée de l’interviewer, lui fait aussitôt remarquer qu’il a beaucoup écrit sur les animaux, notamment dans Mille Plateaux, où il développe avec Félix Guattari le concept du devenir-animal[4]. Deleuze précise alors que l’animal qui le fascine est celui qui, en quelque sorte, s’autodétermine. Le problème potentiel du rapport entre l’homme et l’animal, répondra Deleuze, prend racine dans l’acte de la domestication, alors que l’on introduit l’animal dans un territoire qui, en apparence, n’est pas le sien. C’est justement où se situe le problème dans Mon ami Willy – et, in extenso, le problème des animaux marins en captivité dans les Marine Land de ce monde, prisonniers d’espaces qui sont si mal adaptés à leurs besoins qu’ils leurs causent des psychoses.

Le devenir-animal m’apparaît un concept tout aussi riche pour réfléchir le rapport entre les humains et les animaux, puisqu’il offre une autre façon de penser ce rapport. Le devenir-animal deleuzien n’implique pas un mimétisme de l’animal, qui serait l’équivalent d’un devenir-sauvage, ou l’établissement d’une synchronie entre la manière d’être-animal et d’être-humain, comme le propose en quelque sorte Mon ami Willy par la mise en parallèle des récits de l’orque et de l’orphelin. Devenir animal, ce n’est pas imiter l’animal. Le devenir-animal est une éthique, une façon de faire l’expérience du monde par laquelle l’artiste, l’auteur, le philosophe, le citoyen peuvent accéder à l’indéterminé par une position d’altérité. Il s’agit d’un état exploratoire, trouble, difficile à communiquer; il exige de ceux qui souhaitent y accéder un élan de libération hors du sujet, dans des zones incertaines du savoir.

À mon avis, Denis Viennet explique très bien les enjeux du devenir-animal deleuzien, alors que «le moi tout-puissant est déplacé, renversé, décentré». Il poursuit: «Pouvons-nous seulement dire cette altérité? La mettre en forme, en phrases, en mots? La prononcer, la présenter? Immense problème, car elle est indicible par les moyens actuels (les moyens précaires et familiers de la communication). Mais nous pouvons, nous devons en témoigner. Témoigner en tâchant peut-être d’essayer, de se risquer à inventer des moyens nouveaux (y compris technologiques), en créant des mondes nouveaux, inouïs, impensés. Il s’agit d’arracher à la langue, au sujet, des possibilités nouvelles, des particules de devenir, qui sont des promesses d’avenir [5]». Essayer, proposer des particules de devenir: voici, je suppose, une autre façon de réfléchir le Kino Klub et les discussions qu’il génère.

Daniel Fiset
DHC/ART Éducation

[1] IRIGARAY, Luce (1977). «La mécanique des fluides». Ce sexe qui n’en est pas un. Paris: Minuit, p. 105-116.
[2] VIENNET, Denis (2009). «Animal, animalité, devenir-animal: mise en question à travers les impératifs du développement techno-scientifique». Le portique, no. 23-24. En ligne. http://leportique.revues.org/2454?lang=en.
[3] DELEUZE, Gilles et Claire PARNET (1988). Abécédaire. Réal.: Pierre-André Boutang.
[4] DELEUZE, Gilles et Félix GUATTARI (1980). Mille Plateaux. Paris: Minuit.
[5] VIENNET, Denis. Op.cit.

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