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Être présent à l’exposition d’art: un dialogue avec l’essai What if I Don’t See Anything?

Date and time
Thursday, April 11, 2013 at 3:14 PM

Être présent à l’exposition d’art: un dialogue avec l’essai What if I Don’t See Anything?

Ce texte fait partie de la série Concepts Migratoires

Pohanna, dans ton essai What If I Don’t See Anything?, tu poses ces questions fondamentales:
Will sharing a narrative about the back-stories that Demand’s work references frame the work’s meaning and thus limit the visitor’s conceptual inquiry? In particular, will the visitor be as encouraged to reflect on how their presence is implicated in making of the exhibition’s meaning? Or will offering a context actually deepen one’s appreciation of the work?

Ces questions sont très pertinentes pour toute l’équipe d’éducateurs à DHC/ART, car elles touchent à la mise en pratique concrète de notre philosophie éducative lors de nos visites interactives. Cette philosophie encourage une attention particulière portée au corps en mouvement dans l’espace d’exposition et elle prône le développement d’une réflexion qui accompagne cette expérience du corps. Tu explores ainsi la tension constante qui existe entre une expérience esthétique de nature plutôt désintéressée, distanciée et impartiale et une expérience esthétique alternative ancrée dans le corps, le toucher, les sens, l’affect et la partialité.

Tout au long de la visite de l’exposition Thomas Demand: Animations, l’éducateur aborde plusieurs photographies et films d’animations avec les participants de son groupe; s’il choisit alors de transmettre l’histoire liée à l’œuvre en début de discussion, cela aura pour effet d’attirer les visiteurs à l’intérieur du langage, favorisant ainsi l’émergence de leur être discursif, situé dans la verbalité et la rationalité. Par le fait même, cela peut compromettre le développement d’une réelle ‘présence’ incarnée et subjective des visiteurs dans l’espace; être présent à l’espace et à l’oeuvre se fait via une mise en action de notre être extra-discursif, bien ancré dans un corps tactile, sensoriel, kinesthésique, absorbé dans l’ici/maintenant de la perception haptique. Et le silence est toujours nécessaire pour mettre en oeuvre cette approche phénoménologique : l’éducateur doit alors dire très peu de choses, seulement celles qui aident les visiteurs à ressentir l’espace. Mais ce temps de silence n’est pas toujours facile à aménager. Tu mentionnes que your first inclination consiste à partager ces histoires, a first inclination que je partage. La socialisation et les normes culturelles exercent sur nous une énorme pression qui nous ramène par réflexe sur le mode discursif et linguistique, disciplinés que nous sommes par la logique cartésienne, qui valorise la raison et le langage au détriment du corps. Nous habitons alors un corps qui risque la désensibilisation, nos sens sont atrophiés et divisés; on en vient à être moins capable de percevoir la richesse des informations captées par notre corps tactile-kinesthésique. Toute notre culture occidentale cartésienne nous entraîne à négliger et à dévaloriser les capacités cognitives de notre corps en mouvement et à ignorer les manières avec lesquelles il peut communiquer.

Récemment, j’ai eu la chance de faire une visite avec un groupe d’étudiants en danse de l’École de Danse Contemporaine de Montréal. Avec eux, faire l’expérience de l’exposition sur un mode phénoménologique va davantage de soi et ils ont tous une sensibilité très aiguisée face aux mouvements de leur corps dans l’espace. À titre d’exemple, à notre entrée dans Recorder, bien avant que je partage l’histoire de l’oeuvre, la forte présence du ‘mouvement de circularité et de répétition’a été ressentie par plusieurs étudiants . Entre autres, il a été noté que le dispositif de projection de Recorder avait pour effet de transmettre ce mouvement cyclique et répétitif à tout le corps des visiteurs, qui deviennent ainsi étourdis et désorientés: les bobines du magnétophone multipistes qui tournent sans cesse, le mouvement en boucle du film situé dans le projecteur 35 mm, la proximité du projecteur qui permet la perception de ses vibrations, la deuxième projection de l’image du magnétophone sur le mur derrière l’écran qui crée un effet de télescopage, la répétition de la courte pièce musicale, le mouvement des corps qui tournent autour de l’écran suspendu dans l’espace, les ombres des visiteurs qui répètent leur silhouette et touchent l’oeuvre, ainsi que les rideaux papier-peints tout autour de nous. Puis aussi a été remarqué l’arythmie du mouvement, le léger détraqué du cycle. Ces notions ressenties par le corps sont riches, non seulement physiquement, mais aussi conceptuellement: les concepts de ‘cycle’ et de ‘répétition’ sont essentiels au travail de Thomas Demand.

Maintenant, Pohanna, tu demandes:
Will offering a context actually deepen one’s appreciation of the work?

À ce stade-ci, après l’expérimentation phénoménologique de l’espace, je crois que oui: partager l’histoire associée à Recorder avec les visiteurs devient une occasion d’approfondir les concepts de ‘cycle’ et de ‘répétition’. En 1966, les Beach Boys entrent en studio pour enregistrer leur futur album Smile et, finalement, le processus avorte en milieu de production, dû, la rumeur le laisse entendre, à la dépression et aux problèmes de drogues de Brian Wilson. Certains fragments musicaux ont survécu, dont la pièce Bicycle Rider qu’on entend dans l’oeuvre Recorder. Pour moi, cette histoire n’est pas uniquement une narration, mais c’est aussi un ‘monde’ à l’intérieur duquel on peut entrer avec tout notre corps. Les étudiants peuvent maintenant réfléchir et ressentir la notion de ‘cycle’ et de ‘répétition’ en dialogue avec le motif du studio de son, avec la notion de mémoire et d’histoire  - sachant maintenant que l’événement fondateur de l’oeuvre a eu lieu en 1966. Les images de voyage en bicyclette viennent également ajouter une dimension particulière au mouvement cyclique du magnétophone et du projecteur, et le trauma psychique de Brian Wilson vient nous faire penser différemment au concept de répétition. En terminant, accorder le temps aux visiteurs pour expérimenter physiquement l’espace, pour ensuite connecter cette expérience avec les histoires des images de Demand, a pour effet de redonner aux visiteurs confiance en la capacité cognitive de leur corps, en résulte un sentiment d’empowerment et de compétence que j’ai le plaisir de remarquer en visite.

Marie-Hélène Lemaire
DHC/ART Éducation

Photos: Marie-Hélène Lemaire

L’haptique est la perception tactile-kinesthésique, c’est-à-dire ce qui concerne les sensations du toucher et la perception du corps dans l’environnement. La perception haptique permet de ressentir l’espace, ses températures, ses présences, ses vibrations, ses énergies et ses résonances.

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